Cyril Marchiol : "Je suis le Emmanuel Macron de la statue"

Cyril Marchiol : "Je suis le Emmanuel Macron de la statue"

Dans Figurine, par M.Achille le 27 mai 2017

Nous avons eu le plaisir de rencontrer Cyril Marchiol, patron et fondateur de Tsume-Art lors de sa récente visite à Paris. Autour d'un café crème aux Batignolles, Cyril s'est confié sur ses ambitions, son parcours et ses projets. Accompagné de Sébastien Agogué, responsable de la communication chez Tsume-Art.

GameHope : Est-ce que la communauté participe à la phase de réflexion et d’élaboration d’une figurine ? 
 
Cyril Marchiol : Oui et non, c’est même plutôt l’opposé. Il y a des marques qui vont avoir tendance à demander l’avis des fans pour vendre plus. Le problème pour moi, c’est que le fan n’est pas capable de comprendre artistiquement et techniquement ce qui est faisable pour que ça colle, que ça soit subtil et que ça reste dans la ligne de notre marque.

Du coup, on a toujours une phase d’écoute où quand on fait un prototype on va parler des problèmes techniques, etc, et si on voit que nos choix déplaisent à la majorité, on va essayer au maximum de prendre ça en considération. Par contre, on sait ce qu’on ne veut pas faire, donc on ne va pas laisser trop de marge de décision aux gens, sinon on sort du cadre. Il y a beaucoup d’autres marques qui font ça, dans le pur commercial et ils se disent « si on fait ce que les gens réclament, ils seront contents et on en a rien à foutre même si c’est pas particulièrement beau au résultat. »

Également, je pense que les gens qui parlent le plus ne sont pas forcément représentatifs des vrais clients, et la grande majorité de nos clients nous font confiance sur nos choix comme ils le font depuis 7 ans. Pour donner une idée, on a fait un soldout avec Ace, avec le produit même pas dévoilé. Fin de l’année dernière on a montré seulement le socle et on a vendu 4000 exemplaires à l’aveugle, et c’est une première dans l’histoire de la figurine.


 
 
GH : Au Japon, il y a presque toujours le visage de l’artiste sur la boite de la figurine, c’est moins présent sur nos continent. Chez Tsume Art, les figurines sont l’expression et le travail d’une seule personne ou c’est une étape « communautaire » ?
 
CM : Chez nous, quelqu’un a l’idée générale, mais on est tout le temps en train de travailler en communauté. C’est la force de ce qu’on fait, les autres boites bossent avec des freelances, il n’y a pas de vraie équipe, ce ne sont pas des « vraies » marques et donc pas particulièrement d’identité. Ils vont prendre des externes pour faire le concept, des externes pour la sculpture, ce ne sont plus vraiment des marques car elles cherchent juste à limiter les coûts pour aller au coût le plus bas plutôt que de proposer avant tout un produit qui est bien.

Nous, on a quatre peintres qui bossent, trois sculpteurs qui interviennent, moi à la supervision… Sur un produit on peut être dix ou quinze à travailler ! Chaque corps apporte son idée et les limites techniques que ça peut apporter. C’est ça qui fait qu’à la fin on a un produit artistique : car on prend des risques. Tsume, pour moi, c’est le risque de me dire « Je ne vais pas faire un produit statique, super posing avec de la texture partout », ça je m’en fous parce que c’est prendre les clients pour des cons en leur vendant des effets qu’on pose en trois minutes avec ZBrush, de la pure poudre aux yeux. Plus tu rajoutes du détail et des textures, plus les clients se disent que c’est magnifique et hyper cool, alors que fuck off quoi, ça apporte rien au plan artistique.

 
 
GH : Effectivement, sur une pièce récente vous avez même retiré du détail par rapport au concept non ?
 
CM : Il faut apprendre à regarder les figurines aujourd’hui. Quand tu regardes un tableau (ou même l’art en général), ce qui va apporter une focale sur les zones détaillées et importantes, c’est le fait d’épurer autour, de créer des zones simples et neutres. Donc l’idée n’est pas d’avoir de la texture et du détail partout, c’est l’inverse : avoir du blanc partout, et un seul endroit texturé qui va captiver ton œil pour rendre l’œuvre intéressante dans sa globalité. C’est ça que les gens ne comprennent pas encore, pour moi la plupart des autres marques font du collectible, moi je ne fais pas ça, je fais de l’art, je veux que les gens se disent dans 20 ans « Ouah, j’ai une Tsume, c’est l’équivalent d’une pièce de maître ! ». J’exagère peut-être un peu, mais je pense que même dans cette expression de l’art qu’est la figurine, on peut apporter de la subtilité. C’est ça que j’essaye de développer et de miser sur le futur, de m’améliorer, de faire de mieux en mieux dans cette démarche. Même si pour l’instant on est plus à l’ère du collectible.
 

Tsume1

GH : Tu as plus une démarche artistique que de produit dérivé si je comprends bien ?
CM : Malheureusement oui. Enfin je ne sais pas si c’est malheureux, mais oui. En tout cas j’essaye d’arriver à un équilibre. Je veux que le côté passionné se retrouve dans le cœur de la figurine, dans l’émotion, et de captiver le bon moment qui nous a tous émus dans tel ou tel anime, et le côté artistique pur. Les deux ensemble, ça fait Tsume, je pense.

 
 
GH : Pour continuer là-dessus, comment est-ce que vous choisissez le moment que vous allez immortaliser ?
CM : Plus le temps passe et plus c’est l’émotion. On essaye de se demander ce qui nous a tous marqués, qu’est-ce qui nous a tous fait plaisir, et qu’est-ce qu’on peut transcender avec le côté artistique de la figurine. Qu’est-ce qui pourrait faire dire à quelqu’un de totalement étranger à la série ou même aux animes « cette image a un sens pour n’importe qui ».

Si je prends l’exemple de Piccolo qui protège Gohan, ça représente évidemment Piccolo qui protège Gohan dans l’anime, mais ça peut représenter aussi plein de choses de manière personnelle : les changements qu’on est prêts à faire dans la vie, les sacrifices qu’on peut faire pour nos proches. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver une histoire qui va pouvoir émouvoir les gens.

En ce moment on travaille sur Berserk, on a fait Griffith et Guts face à Zodd. C’est une image hyper forte parce que ces personnages vont devenir ennemis, mais à ce moment ils ont trouvé la force de rassembler la pureté et la sauvagerie, alors que plus tard les rôles seront largement échangés. Du coup, à ce moment précis il se passe un truc fort qui va plus loin que le manga, c’est une image qui projette plein de choses au niveau personnel.

 
Sébastien Agogué : J’aimerais rajouter quelque chose à ce qu’a dit Cyril plus tôt, c’est qu’au sein de Tsume on ne travaille que sur des séries qu’on aime vraiment. C’est à dire qu’on est tous ou fan de DBZ, ou de Naruto ou One Piece, mais la force c’est que n’importe qui dans l’équipe peut, à un moment donné, suggérer une scène, et ça crée une réaction en chaîne. Également, ça apporte une vraie approche émotionnelle, pas seulement une connaissance technique du style « on s’est enfilé les 600 épisodes de Naruto parce qu’on doit faire une figurine ».

 
CM : Le but c’est que n’importe qui se retrouve émotionnellement dans la figurine, qu’il soit fan ou non.

Aiola

GH : Depuis que vous avez créé Tsume, les possibilités techniques se sont améliorées ?
 
CM : Il y a beaucoup de nouveaux outils, clairement. Mais ce qui nous fait avancer, c’est plutôt l’énorme collaboration d’artistes au sein de Tsume. J’essaye de recruter d’une manière différente, de prendre des gens de tous les horizons quelle que soit leur formation. Je suis en quelque sorte le Macron de la statue (rires).

Blague à part, j’ai un graffeur dans mon équipe (Mika) parce qu’il a des techniques qui n’ont rien à voir avec les autres, on l’a poussé à se mettre à l’aérographe. C’est un gros fan de manga dans le style, mais avec un traité à l’aérographe, donc c’est un OVNI au niveau des techniques qu’il trouve. On en a un qui vient de la dark fantasy, l'un des meilleurs peintres au monde de Warhammer. On a un mec qui fait du portrait à l’airbrush donc il est très fort pour faire du photoréalisme. On en a un autre qui vient des effets spéciaux, du coup il est capable de travailler des peintures de silicone.

Donc tous ces mecs, ils travaillent ensemble, ils deviennent potes et ils discutent entre eux. Au bout de très peu de temps, il y a une émulation artistique au sein de la boite parce que tout le monde veut apporter de sa technique et de son point de vue.

 
 
GH : C’est effectivement le plus frappant avec les produits Tsume, c’est le fait que l’on n’a pas l’impression que c’est conçu pour plaire, mais que c’est issu d’une cohabitation artistique qui donne une pièce de collection.
 
CM : C’est exactement ça ! Et c’est pour ça que je ne veux pas lâcher la main à la communauté sur l’élaboration, parce qu’on perdrait cet esprit et cette dynamique. Parfois on se lâche complètement, on crée un objet et puis on se dit qu’il n’est pas rentable, mais on s’en fout on le sort quand même, c’est notre investissement, notre vision et on n’a pas de comptes à rendre.

La licence de Dragon Quest, je sais déjà que ça ne sera pas rentable, mais qu’est-ce que je m’en fous ? C’est un plaisir pour moi, c’est tout. Tant que j’arrive à payer mes employés et à vivre correctement avec ma famille, j’ai pas besoin de faire de la thune à la fin de l’année, je réinvestis tout. Si j’en fais c’est tant mieux, mais c’est pas un objectif.

 
SA : Il y a eu une évolution depuis le début de Tsume, non seulement grâce à cette émulation, mais également tous les artistes s’améliorent, progressent. Et puis on a plus de poids auprès des ayants droits, du coup on peut tenter de nouvelles choses et proposer notre vision des licences.

 
CM : On se lâche d’un point de vue créatif, mais on est aussi beaucoup plus efficaces de part nos connaissances acquises. On sait globalement ce qui va être apprécié et ce qui ne le sera pas, du coup on met directement de côté certaines idées plutôt que de perdre du temps avec.

 
 
GH : Du coup c’est plus facile pour vous d’obtenir les licences maintenant ? Ou il y en a qui vous résistent ?
CM : Non, personne ne résiste aujourd’hui, en gros. Ça peut prendre du temps pour des questions administratives, d’accords passés, des exclusivités. Mais de manière générale, notre point fort est notre communication, l’image qu’on dégage grâce aux Tsume Live et ce genre de choses qui attirent des nouveaux clients, moins issus du niche-market dont j’aimerais être moins dépendant.

Pour moi, c’est ce que tu disais plus tôt [NDLR : hors interview], être dépendant d’une niche c’est donner tout pouvoir à une poignée de gens. Et ce que je veux c’est l’ouverture pour continuer sur la métaphore Macron (rires).

Mon projet, c’est de toucher, par la passion et l’émotion, des gens qui ont aimé ou non ces univers, mais qui n’auraient jamais mis un euro dans ce genre de produit, tout simplement parce qu’ils ne trouvent rien qui les touchent.

DBZ

GH : Aujourd’hui, votre démarche semble être de vouloir toucher de plus en plus de monde, mais tu produits en petites quantités, ce qui est normal, mais comment toucher plus de monde ? Plus de pièces, plus de licences ?
CM : Plus de licences, parce qu’en termes de tirages on est déjà au max pour garder notre qualité. Mais on a beaucoup d’autres produits, même si on parle surtout des résines. On a les vêtements, les figurines PVC, ce sont de plus grosses chaînes de production pour des produits nettement plus accessibles vu que certains seront à 20 euros.

On développe également une autre marque, Chibi Tsume, où le but est de faire des produits à plus petit prix pour que le papa qui veut acheter une figurine pour son enfant puisse lui faire plaisir. C’est un moyen pour nous de nous développer sans faire mal au marché de la résine. On respecte beaucoup ce marché, mais parfois on voit des grosses marques qui se mettent à adorer certains mangas d’un coup, alors que les licences sont disponibles depuis 20 ans pour certaines. Mais ils voient qu’il y a du volume, un marché, alors ils y vont.

 
 
GH : Comment se passe la sélection d’une licence du coup ? Ça vient uniquement de toi ?
CM : On me propose des licences mais en général c’est moi qui choisis. C’est une forme d’investissement en plus. Parce qu’à la base j’étais dans l’importation de produits dérivés donc je sais ce qui se vend ou pas, puis j’ai gardé tous les contacts. Donc évidemment j’ai une bonne notion du truc. Mais est-ce que j’y crois ou pas ? Si déjà je n’y crois pas moi à titre personnel… Ou alors je le fais mais que pour le kiff.

"Je pense que quand tu es un très bon chef de guilde, potentiellement t’es un bon entrepreneur."

GH : Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer Tsume ? Parce que c’est quand même une grosse machine à lancer, il faut une énorme passion…
CM : Alors justement, depuis tout petit je suis fan de jap-anime et de jeux vidéo. A la base c’est vraiment le jeu vidéo, j’ai un frangin qui a deux ans de plus et il y a eu toutes les consoles qui existent. J’ai pu jouer à toutes les consoles. Il travaillait l’été pour se faire de l’argent et jouer aux jeux vidéo. J’ai eu la chance vraiment incroyable d’avoir toutes les consoles du marché pendant toutes ces années. Même quand il grandissait, il continuait à tout acheter. Donc j’étais hyper touché par le jeu vidéo japonais, et forcément qui dit jeu vidéo japonais dit anime japonais aussi. Par rapport, à Dragon Ball j’ai su que c’était un truc énorme quand c’est sorti, il y avait le Club Dorothée, j’ai été bercé là-dedans. Et je me suis dit : « Un jour je travaillerais là-dedans. » Je pense qu’avec l’adolescence, les nanas et la musique - je suis batteur… de métal *rires* donc j’ai passé 4 à 5 ans à ne faire que de la musique -, j’avais mis le manga de côté, et un jour il y a eu Naruto qui est arrivé et qui m’a vraiment refoutu là-dedans. Comme un déclic, là je me suis dit qu’il fallait que je rebosse maintenant, j’étais électricien. Alors je me suis cassé de là, j’ai terminé mon Bac Pro et je suis allé faire un BTS en alternance dans un magasin de jeux vidéo. Très rapidement j’ai pris mes marques, et là je me suis fait chier.

Mais quand j’ai vu ce qui était faisable, j’ai décidé de monter mon truc en France au début. Il y a 11 ans, j’ai monté une boîte KMI (Kulture Manga Import). Je m’étais dit que ce serait cool d’apporter des produits un petit peu plus classes, d’aller faire une sélection, de pas se limiter aux importateurs européens qui étaient sur le marché. Donc j’allais au Japon et je me faisais envoyer des containers pour revendre des produits.

Je pense que je suis l'un des premiers, si ce n’est le premier. J’ai fait des tombolas, t’achètes un ticket et tu ne sais pas ce que tu vas gagner. On l’avait fait au début de la Japan Expo, avec Jojo et des trucs pas connus. Également pour la marque Art of War, qui est une marque qui fait du Berserk. J’ai été les voir au Japon, en leur disant que c’était pour l’Europe. J’y ai été un peu au culot et j’ai réussi à obtenir une licence, donc du coup j’ai eu la licence Europe. Seulement, Art of War a fait un gros changement de politique de prix et je n’ai pas suivi. Je connais le marché et si je faisais ça j’étais mort, donc j’ai bien fait parce que cela ce n’est pas très bien passé. Mais j’avais tout misé dessus et ma fin de contrat m’imposait de continuer les volumes jusqu’à la fin. Sauf qu’ils ont changé le prix donc je me suis retrouvé avec un stock énorme et 60 000 euros de perte. Ma copine était enceinte, j’avais 25 ans et 60 000 euros de dette sur la gueule. Donc là dépression, je me dis que je suis qu’une grosse daube, avec la petite qui arrive et je ne suis même pas capable de la protéger. J’étais vraiment énervé contre moi-même, j’avais du mal à vivre et derrière je me suis rappelé qu’il y avait des bons trucs dans ce que j’avais fait. Ce n’était pas de bol mais il y a des choses qui tiennent bien.

J’ai pris un tableau à la con, je l’ai coupé en deux, noté tout ce que j’avais fait de bien et de mal et là j’avais la solution. Faire des produits de luxe qui n’existent pas sur le marché, pour des connaisseurs, communiquer là-dessus avec mes propres sculpteurs. Ne pas être dépendant de licences, mais créer les miennes auxquelles je crois. Je me suis dit que j’avais le concept, ma marque et mes sculpteurs.

Pour commencer, j’ai travaillé avec des sculpteurs traditionnels, j’ai fait des tests mais ça ne marchait pas. Ils n’avaient pas la patte manga. Mais le numérique a commencé à arriver, j’étais l’un des premiers dessus. J’ai imposé aux japonais le numérique, parce que ça n’existait pas. Donc en allant voir les licenceurs, je leur ai proposé de bosser avec moi avec un test sur Naruto. J’ai fait un prototype, avec un investisseur qui était l'un de mes officiers de guilde dans World of Warcraft *rires* j’avais une grosse guilde que j’ai gardé très longtemps, c’était « La Horde Du Nord », j’étais réputé dans mon serveur pour être un Guild Master très bon humainement... Donc j’ai réussi à trouver un officier, et j’ai encore deux officiers avec qui je travaille aujourd'hui.

"Le but c’est que n’importe qui se retrouve émotionnellement dans la figurine, qu’il soit fan ou non."

GH : C’est génial ! Qu’on ne vienne pas me dire que les jeux vidéo ne servent à rien *rires*
CM : C’est très con mais je fais un aparté sur ça parce que c’est intéressant. Je pense que quand tu es un très bon chef de guilde, potentiellement t’es un bon entrepreneur. Quand tu dois payer des gens, tu échanges de l’argent contre du travail. Mais quand t’as rien pour maintenir les gens dans ta guilde et qu’ils restent c’est qu’il se passe quelque chose, il y a un truc spécial. Sinon les gens ils vont à droite à gauche. J’ai réussi à les garder très longtemps avec moi parce qu’il y avait cette dimension humaine. Mais après c’est comme partout, il y a des gens qui sont contre toi. Donc j’ai gardé cette façon de faire qui est très intéressante. Bon par contre c’est très paternaliste, quand je dis quelque chose tout le monde suit il n’y a pas de confrontation. Après je suis prêt à me remettre en question, quand on me montre un truc pas net auquel je n’ai pas pensé, je peux répondre « Non c’est vrai j’y ai pas pensé ». Quand je vois ces boîtes avec 30 ou 50 salariés et des patrons qui refusent d’entendre ce qu’on leur dit. C’est des cons, je dis bravo à ces patrons qui sont bêtes parce que ça me met en avant alors que j’ai rien fait de spécial. L’intelligence c’est aussi de savoir se remettre en question. Qu’est-ce que moi je peux faire pour que chaque jour qui arrive, je sois le meilleur et surtout faire contribuer les gens autour de moi ? En soi c’est hyper simple.

 
 
GH : Du coup les sculpteurs tu les as recrutés comment à l’époque ?
CM : A l’émotion, au contact. J’ai cherché, en testant des gens. Avec les retours qu’on me donne, mais le plus important c’est la relation avec les gens. J’ai rencontré des mecs hyper forts depuis le début mais les trois-quarts je n’ai pas bossé avec eux parce que c’est des gens qui veulent pas, ils s’imposent des choses, il faut leur expliquer des dizaines des fois pourquoi on ne fait pas tel truc maintenant mais plus tard. Aujourd’hui j’ai la confiance des gens, quand je dis on fait ça les gens le font parce qu’ils ont confiance. Quand tu l’as pas cette confiance t’avances pas, tu ne fais que reculer.

On va prendre en exemple la musique, tu veux faire un orchestre. T’as cent mecs doués qui sont à l’écoute et dans un autre t’as juste soixante mecs hyper bons mais que t’arrives pas à coacher, tu prends lequel ? Les cent parce qu’au final tout le monde s’entendra alors que dans l’autre tout le monde se prendra la tête. Il faut qu’on trouve tous un juste milieu et que je sois là pour trancher.

Shiryu

 
GH : Comment se passent les étapes de création d’une figurine, de l’idée jusqu’à ce qu’elle soit en boîte ?
CM : il y a plus de 280 étapes dans le processus, c’est énorme. Je vais te résumer ça de manière à ce que ça soit assez simple. On a une idée, on en discute ensemble, on va proposer l’idée d’obtenir les droits, on va envoyer ensuite les concepts 2D aux ayants droits, on attend leur validation. Ensuite on va plus loin dans le dessin, on crée des settings [vues face, trois-quarts, profil…] à part s’ils sont déjà disponibles. On passe à la structure en 3D par informatique, toute la phase d’ingénierie en parallèle pour comprendre comment va être fabriqué le produit, quel problème on va rencontrer pendant la production. Qu’est-ce qu’on fait en résine, en métal ? On va aussi attaquer tout ce qui est packaging. Puis on passe à la découpe, une personne va découper toutes les parties parce qu’il faut découper de manière à ce que tout soit bien peint, qu’il n’y ait pas de raté sur le produit. Plus la coupe est bien pensée, moins t’as de problèmes. Une fois que t’as ça, on prépare la peinture, élément par élément. L’impression évidemment avec la préparation qui est très compliquée. On a des machines d’impression 3D, et on la fait nous-mêmes. Une fois qu’on a tous les éléments, on les peint. On procède au montage et après on fait des photos qu’on envoie en réalisation. Si le produit est validé on fait venir le photographe et on a une équipe en interne qui va filmer l’ensemble des produits pour préparer toute la communication à partir du prototype. Ensuite on envoie le master tool en usine, ça sert à faire l’empreinte pour faire tout ce qui est moulage et silicone. Et un master paint pour la peinture. Et ils ont un dossier qu’on leur envoie avec tous les détails pour réaliser le produit.


 
 
GH : Et les usines, elles sont en Chine ?
CM : Les usines sont en Chine à Shenzhen et il y a une usine maintenant que j’ai acheté, du coup ça me permet d’éviter les usines de merde. J’ai vu une trentaine d’usines depuis le début, j’en ai retenu que trois dont une qui m’appartient.

 
 
GH : Et tes critères, c’est quoi pour les sélectionner ?
CM : Le plus d’enfants possible ! *rires gras* Non, ça va être la propreté, le contact avec les gens. Comme d’habitude si t’as un problème, tu peux en discuter et en parler. T’as toujours des problèmes dans une production, il n’y a jamais eu une seule production que j’ai fait qui s’est bien passée du début à la fin. Ça n’est jamais arrivé.

 
SA : Il y a le respect des normes et des conditions de travail aussi. Ce n’est pas aussi évident que ça, c'est pour cela que je précise.

CM : On travaille avec des usines qui respectent les gens, ce qui n’est pas le cas de tout le monde.
 


GH : C’est-à-dire que tu t’impliques vraiment dans ta production ? Parce qu’à la base cela vient d’une passion ?
CM : Excusez-moi d’avoir tout mis dans cette boîte pour réussir, à un moment donné j’ai une jolie bagnole, mais j’ai souffert pour l’avoir cette voiture. Le mec qui me dit que je la mérite pas, je lui dis de prendre un quart des risques que j’ai pris et que je prends encore et vas-y prends la même bagnole. Je suis un entrepreneur, je pourrais me lancer dans l’immobilier et gagner dix fois plus que ce que je gagne actuellement mais je ne l’ai pas fait. Parce que c’est ma passion, j’ai une équipe de dingue. C’est ça qui les fait rester et qui me fait rester. Le jour où ce ne sera plus le cas, là je ferai autre chose mais ce qui me rend bien c'est de faire plaisir aux gens, c’est mon kiff. Quand je vois des gens malheureux et pas contents j’ai la rage pour eux. Aujourd’hui je te le dis honnêtement je suis riche, ma boîte elle vaut plus de 10 millions d’euros mais qu’est-ce que je ferais si c’était une histoire de thune ? Je la vendrais tout de suite, elle est au top aujourd’hui. Je vends dans le monde entier, j’ai des licences partout. Si vraiment je veux de l’argent, je vends tout de suite. Mais ça veut dire que je ne respecterais plus les gens

 
GH : Tu essaies de réguler comment la spéculation ? C’est possible ?
CM : J’ai fait plein de choses déjà, j’ai limité à une figurine par adresse. Ce qui nous empêche de vendre énormément. Donc même en magasin si tu en as commandé une, tu n’es pas censé en recevoir une deuxième.

"Ce que je veux, c’est l’ouverture."

GH : Ça a quand même des avantages, non ?
CM : Non ce n’est pas cool. Peut-être pour l’image de la marque ça veut dire que ça a une valeur. Mais ça empêchera aussi à des nouveaux passionnés de pouvoir commencer une collection. Il y a Broly qui arrive, je ne vais pas acheter Broly parce que je n’ai pas eu Vegeta et que Vegeta tu le trouves pas en dessous de 2000 euros. Ça me gêne vraiment parce que je suis dans une démarche d’ouverture. Alors qu’il y a des marques qui sont dans une démarche de niche, ils ont 500 clients et ils veulent rester avec ces clients, mais ce n’est pas malin ça. Tu donnes trop de pouvoir à ces gens, et tu dois faire ce que les gens veulent. Tu ne fais pas ce que les gens veulent vraiment. Il y a au moins 50 000 qui sont prêts à acheter une figurine, il y en a peut-être 4000 qui connaissent le travail et peut être 30 000 ou 40 000 qui pourraient être intéressés par notre travail. Et c’est pour ça que j’ai créé Tsume Entertainment, le but c’est de prouver que le marché ce n’est pas 300 personnes mais une communauté plus grande. Et de donner le moyen à celui qui ne peut pas s’offrir une figurine à 400 euros de se faire vraiment plaisir. De se dire « Wouah j’ai maté le live, j’ai vécu le truc, même si je n’ai pas la figurine ».


 
 
GH : Une dernière question pour finir, c’est quoi le projet le plus fou que tu veux faire ?
CM : J’en ai deux, un de cœur vraiment pour moi et un autre pour envoyer du lourd.

Le premier de cœur, j’ai fait une pétition il y a pas longtemps sur Dragon Quest avec la Quête de Daï. C’est vraiment une licence que j’adore en manga papier, une licence exceptionnelle qui a cartonné au Japon. Je pense que ça a eu un bon accueil en France aussi à l’époque chez J’ai Lu, ça a été repris chez Tonkam un peu plus tard. C’est vraiment une licence mortelle, le papier est à un très haut niveau. Mais il n’y a vraiment rien eu parce qu’on a voulu oublier la série à cause de problèmes de droits. J’ai très envie de me battre pour obtenir ces droits-là, ça va pas être facile, c’est pour ça que j’ai fait une pétition pour prouver au Japon qu’il y a un réel appui des fans. Donc ça c’est le projet de cœur que j’ai envie de faire, de remettre cette série sur le devant de la scène parce qu’elle est oubliée et c’est dommage.

Le deuxième projet il va être très lourd, ce sera l’année prochaine que je vais le présenter donc c’est un peu secret pour le moment. Car pour la première fois Tsume a les moyens de ses ambitions et tout ce qu’on a récupéré avec la société a été réinvesti. Maintenant Tsume a sept ans, on a réussi à s’installer, donc j’ai ce projet qui arrive l’année prochaine. Ce n’est pas un petit projet, c’est quelque chose de colossal. Un projet à trois millions d’euros, donc pour nous c’est une étape charnière. On fait de la figurine, pas comme les autres, avec notre style. L’année prochaine ce sera quelque chose qu’y n’a jamais été fait, c’est une révolution totale du marché. Un truc de fou, je peux ne pas t’en parler mais en gros c’est quelque chose d’exceptionnel. Le but ça a toujours été pour moi de faire évoluer le marché, pas se limiter comme au début à faire ce que les autres font. Mais là aujourd’hui j’ai la possibilité de conceptualiser quelque chose de révolutionnaire.

Merci à Adrien Bou pour la transcription.

Nous remercions Cyril et Sébastien pour leur sympathie, ainsi que le temps accordé à cet entretien emprunt de légèreté et de simplicité.

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